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Un nom et un gradin à coucher dehors

Une compagnie pour rire, un théâtre forain, un patron nommé Krzeptowski et quelques banquettes
Un lieu ? Pas vraiment. Un baraquement, des caravanes, des gradins totalement inconfortables et, depuis 1996, une bâche, luxe suprême, pour délimiter l'espace, accueillir 200 à 250 personnes assises, 600 debout sans la bâche... Peut-être pourrait-on parler de lieu. Sans doute s'agit-il plutôt d'un concept, celui du théâtre forain qui arrive sur la place du village, se l'accapare le temps des représentations, y invite les villageois pour qu'ils en fassent à nouveau leur `chez eux´.

`Préparer tout cela, c'est comme mettre la table pour les invités, c'est une démonstration de l'hospitalité. C'est énorme, cette notion d'accueil, au niveau de la relation qu'on peut avoir avec le public avant et après le spectacle´, explique Eddy Krzeptowski. `Quand on arrive dans le village, on rentre ensemble. Si on voit quatre camions, quatre caravanes arriver dans un village perdu du Sud de la France, il se passe déjà quelque chose. Tous les habitants nous font signe. On vient faire du camping au coeur de la ville. C'est chez eux, cela devient chez nous et c'est pour eux. Plus le village est petit, plus l'accueil est grand. Je me souviens d'un fermier, en Lorraine, qui avait complètement vidé sa grange et redisposé les ballots de paille pour nous accueillir. Vous imaginez ce que cela représente... Vider une grange pour un fermier! Après cela, on a juste envie de jouer.´

Surtout quand la soirée se termine par un grand barbecue. Le lendemain matin, quand il a promené son chien dans le village, le comédien est rentré à 2h de l'après-midi, il avait été invité à boire une Gentiane presque partout. `Cela vaut 100 fois la reconnaissance des plus grands théâtres. En vivre? Ah ça, non, on n'en vit pas. L'an dernier, on devait trois mois de salaire aux comédiens, alors on est allés emprunter chez les copains. Avec 12 000 € de subsides par an, on ne s'en sort pas. Quand je dois mettre un camion à l'entretien, j'en ai tout de suite pour plus de 600 euros.´

Alors, pourquoi? Parce que si la mer prend l'homme, le chemin prend les forains. Envers et contre eux.

Eddy Krzeptowski n'est jamais aussi heureux que lorsque s'ouvre la porte du hangar pour libérer les quatre caravanes et les quatre camions.

L'artiste avoue avoir toujours été attiré par le côté nomade du théâtre forain, lui pour qui la tournée idéale démarre le 15 mai et s'achève le 15 octobre.

Originaire du village de Koscielisko, niché dans les Tatras, montagnes des Carpates, au sud de la Pologne, le `patron´ de la Compagnie pour rire pense avoir été tzigane dans une autre vie.

Déjà, en 1983, jongleur débutant au Cirque du Trottoir et jeune amoureux, il avait installé son camion à quelques mètres de chez sa fiancée, près de l'Hippodrome de Boitsfort, dans le quartier des ambassades où le Ford transit mauve devait faire tache...

Il recevait pourtant du courrier. De la dulcinée, certes, chaque fois qu'elle s'envolait mais aussi d'autres personnes qui inscrivaient sur l'enveloppe : `Ford transit mauve garé en face du 52 av. du Pérou´ en n'oubliant surtout pas d'ajouter l'essentiel `Merci Facteur´, également très clairement indiqué, sur le sac plastique, tirette hermétique en prime, qui faisait office de boîte aux lettres au camion. La police, quant à elle, n'a frappé qu'une seule fois à sa porte. C'était en hiver, il faisait très froid et l'agent de service voulait être sûr que tout allait bien.

En 98, plusieurs années après cette expérience de nomade en un lieu fixe, Eddy Krzeptowski, va beaucoup plus loin dans sa démarche, lui qui a toujours rêvé de voyager en travaillant, histoire de réellement rencontrer les gens.
A cette époque, la Cie pour rire vient de monter `Mélodie foraine´, l'histoire de deux forains qui s'aiment tellement qu'ils s'engueulent sans cesse pour se le dire. La pièce remporte un grand succès. Pleine d'allant la petite compagnie, un tondu, Eddy, et trois chevelus partent réellement à l'aventure, sans aucune programmation, sur les routes de France, du Sud toujours. Pendant un mois, de Lagarde à Colliour avec 3 hommes, 1 femme, leurs familles, 3 camions, 2 caravanes, 1 remorque, l'autorisation des autorités communales pour l'installation et l'utilisation de l'électricité et surtout, une centaine d'affiches à pendre aux arbres pour la promotion maison. Contre toute attente, c'est la débâcle totale. Montant des pertes: 10 000 €. Vieux rêve oublié.

Malgré cela la Cie pour rire se déplace beaucoup, surtout en Hollande, en Allemagne. Elle vient de jouer son `Don Quichotte´ une centaine de fois, elle sera en France, en Belgique tout l'été. Elle est toujours présente à `Namur en Mai´, se réjouit de sa nouvelle structure: cette bâche qui a les avantages du chapiteau sans en avoir les inconvénients, qui vient encercler les gradins pas plus hauts que 80 centimètres pour qu'on puisse, d'une part placer des gens debout derrière le dernier rang; de l'autre échapper au contrôle des pompiers. La bâche surtout permet de contenir les sensations, de multiplier et de concentrer l'énergie dépensée par les artistes, d'éviter la dispersion visuelle de la rue, l'échappée sonore. La première fois que la Compagnie a utilisé ce nouveau lieu, elle a eu droit à une magnifique `standing ovation´. En langage forain, la bâche a pour nom le palc qui s'écrit aussi palque mais ne se trouve dans aucun dictionnaire. Au départ, parfois morceau de tissu, parfois palissade de bois, le palc a été conçu pour éviter les resquilleurs.

Autre atout considérable, ce théâtre en plein air se monte à deux en une demi-heure. Pour le chapiteau des Baladins du Miroir, il faut cinq heures et dix personnes. En outre la Compagnie vient d'acquérir une nouvelle caravane, achetée d'occasion bien sûr. Et quand on demande à l'artiste de rue, issu du Cirque du Trottoir, quels sont ses critères de sélection pour ce genre d'achat, il nous répond, sans grande surprise: un petit prix et une vraie gueule. C'est cela aussi un lieu, non ?

« La Libre Belgique / Hebdo Culture du 10 au 16 juillet 2002 -Laurence Bertels »

Le théâtre vient chez vous

Les entresorts, troubadours, comédiens, cracheurs d'humour sont prêts à envahir les rues et les places de la capitale wallonne. Namur en mai va démarrer !

Les tentes des entresorts sont dressées sur le pavé. Les tréteaux ont envahi les places. Pendant quatre jours, le coeur de Namur va se métamorphoser, prendre les couleurs du théâtre forain. Parmi les comédiens qui mettent une dernière touche avant le démarrage: la Compagnie pour Rire. Cette année, la troupe propose à sa façon de visiter le chef-d'oeuvre de Cervantès: "Don Quichotte". Déjà complice pour la mise en scène de "Mélodie foraine" et de "L'histoire du soldat", Carlo Boso propose de raconter le destin du collectionneur de moulins à vent par le biais de sa spécialité: la commedia dell'arte.
On se rapproche plus qu'on ne pensait du livre, raconte Eddy Krzeptowski, meneur de la compagnie. Ça a démarré sur une blague de Paulino, notre Sancho, ajoute Carlo Boso. Puis il a fait en moto le trajet de Don Quichotte en Espagne. Ça commençait à devenir plus sérieux... Et après on l'a fait, avec une vingtaine des innombrables épisodes de ce Zorro romantique. C'est un spectacle direct avec les techniques du cirque, avec jonglage, danse, musique.
Théâtre forain avec gradins, camions et caravanes, la Compagnie pour Rire entre complètement dans l'univers saltimbanque.
L'une des premières choses qui figure dans l'agenda des tournées, c'est de charger la caravane. Prendre le percolateur, remplir les frigos, histoire de partir avec tous les éléments de décor. Il ne manque que le chapiteau, la compagnie entourant, pour l'instant, d'une jolie bâche son gradin en hémicycle. On loge presque tous les comédiens dans nos caravanes, explique Eddy. C'est moins impersonnel qu'un hôtel. Et puis c'est très agréable de faire du camping dans la ville! On crée des liens, on va acheter le pain toujours au même endroit, on finit par papoter. Des gens entrent dans le cercle. Une vieille dame de Marseille est venue nous disant qu'elle était du métier, dans la cascade! Un vieux clown est passé. Le théâtre forain, ça intrigue! Des habitants débarquent aussi.
Quand la troupe voyage, elle trimballe trois spectacles avec elle, histoire de proposer plusieurs rendez-vous au public. Dans le même esprit de diversité, notre théâtre nomade ouvre ses tréteaux à d'autres compagnies du festival où on se pose. On leur permet de profiter de nos bancs, notre éclairage.

"C'est très agréable de faire du camping dans la ville!"

En hiver, la troupe joue en salle, notamment pour le jeune public. Faisant l'aller-retour entre la rue et l'intérieur, la compagnie connaît les différences. C'est un défi de s'installer chez les gens, de leur préparer un espace rien que pour eux. S'ils viennent, c'est déjà gagné. On rencontre des gens qui n'iraient pas au théâtre, ça c'est clair. On a une plus grande proximité avec le public. Même quand il fait noir!
Et si la troupe joue à Spa ou dans une banlieue parisienne, ça change tout! A Marseille, ils sont venus avec leur tasse de café, nous ont observé pendant vingt minutes, puis on a fait un tabac. Théâtre populaire dit théâtre pas cher, sinon on change de cible.
Un des plus beaux souvenirs d'Eddy, c'est un couple qui s'est levé pour valser, à la fin de "Mélodie foraine". Une image comme ça me donne envie de jouer pendant un an. Le théâtre de rue offre une marche vers les autres théâtres. Ce qui est sûr, c'est qu'en jouant dans différents endroits, on remplit nos gradins. Comme le théâtre jeunes publics, le théâtre de rue propose des chemins vers le théâtre de salle.
C'est un acte civique très important, ajoute Carlo Boso. On fait de la décentralisation dans les grandes villes! A l'avenir, la Compagnie pour Rire aimerait acquérir un chapiteau pour créer une sorte de centre culturel mobile et un endroit fixe pour le théâtre forain, ouvert à du théâtre pour enfants, des troupes du coin ou du cirque.

« Le Soir - 23 et 24 mai 2001 – Christelle Prouvost »


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